L'attente (déconseillé aux âmes sensibles)

    • L'attente (déconseillé aux âmes sensibles)

      Le changement fut brutal. Un silence relatif régnait depuis le dernier tir d’obus, peu avant l’aube. Les hommes discutaient, se reposaient, mangeaient dans la tension habituelle.
      Henry, assis dans la gadoue, seul, se leva d’un bond. Il se mit à gesticuler dans des mouvements désordonnés. Dans le même temps, sa gorge émettait des sons sourds, parfois graves, parfois aigus, inintelligibles.
      Depuis l‘impact du matin, qui avait fauché trois soldats à quelques centimètres de lui, Henry s’était renfrogné. Le souffle l’avait propulsé deux mètres plus loin, sans aucun dommage, à l’exception d’un bourdonnement d’oreilles. Lorsqu’il s’était relevé, il s’était retrouvé face à face avec Pierre, assis dans un trône de boue, le visage déchiré en deux parts inégales. Un œil semblait se poser une dernière question tandis que l’autre pendait sur une joue aux muscles rougeâtres et saillants. La plaie descendait dans le cou pour se terminer sur un torse aux côtes apparentes, cage prête à relâcher un cœur devenu accessoire. Un bras était posé un peu plus loin. Tendons, cartilages, chairs déchiquetées, le tout tâché de terre, le tout qui semblait être placé là juste pour lui, Henry, alors que les rats commençaient déjà leur festin en une symphonie de cliquetis macabres. Spectacle habituel de la mort, mais pour cette fois, réservé à son seul usage.
      Quand il eut finit sa danse de pantin désarticulé, il sortit son couteau et se jeta sur André, le plus proche de lui. L’arme s’enfonça dans les intestins plusieurs fois, le sang gicla, éclaboussant le visage d’Henri qui sortit une langue blanche pour en récolter les gouttes. Sa victime le regardait les yeux écarquillés en quête de réponses insaisissables. Les entrailles lacérées offraient un parfum putride et Henry respira profondément semblant vouloir non seulement en imprégner ses narines mais également l’entièreté de son être.
      Autour d’eux, leurs camarades, figés par la soudaineté de l’évènement, n’avaient pas bougé. Les borborygmes du fou, ses mouvements sans logique, son regard halluciné, toute son attitude irrationnelle les avait pris par surprise. Jean-Marie réagit le premier.
      - Faut l’arrêter !
      Quatre hommes s’étaient précipités sur le dément qui continuait à perforer André de sa lame en gestes inutiles. Le pauvre gars était passé de l’autre côté depuis plusieurs minutes et seuls les coups répétés de son assaillant lui donnaient encore un semblant de vie.
      Avisant l’assaut, Henri se saisit de son Chauchat et se mit en devoir d’arroser le monde autour de lui, touchant trois hommes à gauche, puis deux en face de lui. Les autres eurent le temps de se jeter à terre et d’attendre la fin des tirs.
      Lorsque sa mitrailleuse fut vide, Henri prit un second chargeur pour remplacer le premier. Ce fut l’instant que choisirent les poilus pour sauter sur lui. Le forcené se débattit comme un beau diable frappant des poings, des pieds, mordant, griffant, blessant encore d’autres hommes avant d’être enfin maîtrisé.
      Le silence retomba, presque aussi épais que le brouillard qui les entourait. Un silence étrange qui saisit les survivants dans ses mains froides. Tous se regardèrent, perdus et abasourdis. L’incident était clos, mais les âmes mettraient du temps à s’en remettre.
      *****
      Henry reposait sur un lit de camp depuis plusieurs heures. Après son accès de démence, il était tombé dans un état catatonique. Il ne bougeait plus et ses yeux grands ouverts ne cillaient que très peu. Le docteur l’avait examiné, puis tenté de lui poser quelques questions. Devant l’absence de réactions, il l’avait laissé ainsi, ligoté sur sa couche pour s’occuper des blessés.
      Bien qu’inerte, Henry réfléchissait, son cerveau travaillait à plein régime. Il se rappelait très bien les derniers évènements. Le couteau qui s’enfonçait dans les chairs, le sang chaud qui avait émoustillé ses papilles. Il avait un goût de fer, étonnant d’abord, mais au fond plutôt agréable. C’était son souvenir le plus précis parmi d’autres plus flous. Pourquoi avait-il explosé ? Il n’arrivait pas à refaire son cheminement de pensées. Tout au plus, se rappelait-il d’une voix dans sa tête. Une petite voix lancinante et cruelle qui n’arrêtait pas de lui parler de Pierre, le roi borgne, qui ne cessait de lui montrer l’image du gaillard dont les yeux le poursuivaient encore et encore. Mais ce n’était pas ça qui l’avait conduit à la folie. Il y avait eu autre chose, quelque chose qui ne lui revenait pas.
      Dans sa retraite mentale, Henry entendait les gémissements autour de lui. Il reconnaissait les voix. Le jeune Raymond, à peine 18 ans, un gamin imberbe qui chantonnait à chaque cessez-le-feu. Christian, le radio, toujours une bonne blague à la bouche ou encore Marcel, le paysan qui ne rêvait que de retrouver ses vaches. Henry savait les avoir blessés avec la mitrailleuse. Il aurait dû se sentir coupable, avoir des remords, de la peine, ils étaient ses amis, ses compagnons d’infortune et ils les aimaient tous, mais tout ce qu’il éprouvait était un détachement étonné, une impression que rien n’était vrai, comme un dédoublement non seulement de lui, mais également de tout ce qui l’entourait.
      Et il attendait ! En fait, il savait maintenant qu’il attendait depuis que cet obus avait fauché Pierre. La seule chose qui l’intriguait encore, c’est qu’il ne savait pas ce qu’il attendait. Et cette attente était presque aussi savoureuse que l’avait été le sang dans sa bouche. Attendre l’inconnu, alors qu’il savait pertinemment que cet inconnu sortait de l’ordinaire lui procurait une sensation proche de l’extase. Les blessés et les mourants autour de lui avec leurs plaintes douloureuses augmentaient encore cette impression d’être au bord d’un monde insoupçonné. Un très vague sourire éclairait son visage et si le docteur était revenu le voir, il en aurait été surpris, peut-être horrifié.
      *****
      La nuit était tombée, fraîche, sombre et angoissante. De loin en loin, on entendait un projectile s’écraser. Pas trop près, pas visibles, peut-être à une dizaine de virages dans la tranchée. Les hommes s’activaient, le ravitaillement à dispatcher, les barbelés à réparer, des patrouilles de reconnaissance des lignes ennemies à envoyer, autant d’actions qui occupaient les esprits, chassaient l’ennui et la lassitude de la journée, détournaient les pensées des cadavres pourrissant partout, des rats grouillant et filant entre les jambes, de l’odeur pestilentielle de mort, d’excréments ou de maladie.
      Durant ces moments d’activité plus intense, personne ne s’occupait des blessés. Une infirmière était passée un peu plus tôt et le sommeil avait pris la plupart. Sur l’une ou l’autre des couches sales, on percevait encore des pleurs ou des plaintes de douleur, mais la tente sommaire jouissait d’un calme relatif.
      Lorsque l’enfant pénétra dans le mouroir, seul Raymond l’aperçut. Il en parla ensuite, souvent, mais aucun de ses interlocuteurs ne le crut jamais. Ce fut son billet de sortie. Diagnostiqué comme souffrant d’une psychose sévère, il fut rapatrié chez lui où il put reprendre une vie à moitié paisible, des journées tranquilles et des nuits peuplées de cauchemars dans lesquels apparaissaient souvent l’enfant inattendu et surtout Henry. Henry discutant tranquillement avec lui puis, tout d’un coup tailladant ses camarades avec ses yeux fous, possédés.
      Raymond ne dormait pas, il tentait vainement de chasser la souffrance en chantonnant mais sa plaie à la cuisse semblait insensible à la musique, ce qui ne l’étonnait qu’à peine. Ce fut un mouvement furtif ainsi qu’une clarté diffuse qui attirèrent son regard vers l’entrée de la tente. Un môme, pas très grand, blond comme un rayon de lune était debout près d’Henry. Mais ce n’était pas cette présence, pourtant incongrue, qui le marqua au point de faire vaciller sa raison.
      L’enfant rayonnait, doucement, mais indubitablement. Il était nu, mais Raymond restera toujours incapable de dire s’il s’agissait d’un garçon ou d’une fillette. L’étrange enfant tendit une main presque translucide et prit celle du tueur du matin dans la sienne. Un tressaillement parcourut tout le corps allongé, partant des orteils pour remonter le long des jambes, puis du torse et terminant dans des cheveux qui se dressèrent un instant. Raymond jura devant l’éternel qu’il avait même vu le sexe d’Henry soulever la couverture pour retomber peu après. Puis l’homme tourna la tête, regarda l’apparition et se leva. Les cordes qui le maintenaient encore, peu de temps avant, solidement attaché gisaient à terre.
      Les deux silhouettes soulevèrent la toile qui gardait la tente vaguement fermée et avant de sortir, l’enfant pivota pour regarder Raymond, lui sourit et le blessé l’entendit murmurer sans bouger les lèvres.
      - Dors ! Nous ne sommes que passage, des ombres pour les ombres. Pour toi, il n’est pas temps.
      Puis les paupières de Raymond s’étaient fermées, toutes seules, contre sa volonté, bien qu’il ne sache pas vraiment s’il avait envie de les garder ouvertes. Il n’avait plus mal.
      Le matin, il commença à raconter son histoire à tous ceux qui passaient à proximité. Personne n’y fit d’abord attention, mais il ne parlait que de ça et il finit par être renvoyé chez lui. Plus que le diagnostic de psychose, ses supérieurs estimèrent qu’il installait un mauvais climat parmi le bataillon tout en rappelant sans cesse la disparition mystérieuse d’Henry. Ils avaient soupçonné un moment Raymond de lui avoir apporté de l’aide, mais sa blessure ne le permettait pas. Des recherches avaient été menées. Pour rien.
      *****
      Les années ont passé, beaucoup d’années. Raymond est maintenant un vieil homme avec une vie bien remplie derrière lui. Tout son être lui fait mal, mais c’est surtout sa cuisse qui le taraude, du réveil au coucher. La nuit, ce sont les rêves.
      Et il attend. Il ne sait plus vraiment quoi, mais il sait qu’il a raison d’attendre. Bientôt, ce sera son tour.
    • Superbe court récit, :bravo: .
      J'ai adoré là fin ou on comprend que la mort est venu chercher Henry sans vraiment le dire.
      Tu a aussi réussi à mettre deux personnages en scène plutôt bien et démontré l'horreur de la guerre et comment elle peut rendre les gens fous ou les traumatiser.
      Se texte m'a très plut, et on suit l'histoire d'un bout à l'autre très vite avec une vraie envie de savoir la fin vraiment un grand :bravo: .

      :lyre: Adieu Ikariam! :lyre:

    • j'ai aimé la fin du récit beaucoup plus poétique et onirique que les descriptions très crues du début. Je pense qu'il n'est pas nécessaire de décrire jusque dans les détails, mais davantage suggérer, laisser travailler l'imagination du lecteur.